06 mai 2016

COLLOQUE DE LA CNL DU 4 MAI 2016

Les habitants veulent faire entendre d’autres voies

Pierre Duquesne
Vendredi, 6 Mai, 2016
L'Humanité

 

Manifestation contre les expulsions locatives, à la fin de la trêve hivernale, en mars 2011.
Photo : Marta Nascimento/Réa

La ,Confédération nationale du logement (CNL) a organisé, mercredi, un colloque pour réfléchir aux meilleurs moyens d’impliquer les résidents des quartiers dans la défense de leurs droits. Un thème cher à cette organisation centenaire qui tient son congrès jusqu’à vendredi soir.

Comment renforcer la mobilisation en faveur du droit au logement ? Et, pour y parvenir, comment accentuer la participation des habitants ? C’est à ces questions que les militants de la Confédération nationale du logement (CNL) ont été invités à réfléchir, mercredi, à l’occasion d’un colloque organisé en préambule du congrès célébrant les 100 ans de cette confédération, qui n’est plus seulement une organisation de défense des locataires. La CNL, a expliqué son président, Eddie Jacquemart, a deux missions : construire « un rapport de forces » en faveur du « droit au logement » et mener des actions « d’éducation populaire » visant à émanciper individuellement et collectivement les « habitants ». Les mots changent. L’analyse concrète de la situation aussi. « Nous parlons “d’habitants”, parce que, dans nos quartiers, nous avons aujourd’hui des locataires du parc social, mais aussi des accédants à la propriété », précise Serge Incerti-Formentini, prédécesseur d’Eddie Jacquemart à la tête de la CNL.

Comment faire pour que tous ces habitants aient enfin voix au chapitre ? Il faut d’abord des moyens, prévient Robert Pilon, de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec. Dans la Belle Province, chaque bailleur du parc social a l’obligation de verser 3 dollars canadiens par logement au comité consultatif des résidents composé des associations de locataires. Celles-ci peuvent percevoir jusqu’à 32 dollars annuels pour chaque logement qu’elles représentes et la délégation de salles communautaires dont elles peuvent avoir la gestion. Enfin, 300 000 dollars sont alloués par les organismes HLM canadiens pour des projets menés par les habitants. Un pays où tout le monde a bien compris, à l’instar de Robert Pilon, que « le logement est le principal, sinon le seul point d’ancrage pour une multitude de personnes exclues du marché du travail, des loisirs et de la consommation ». Et donc, aussi, « le principal lieu pour favoriser leur insertion citoyenne ».

On en est loin en France, où le financement des associations d’habitants ou de locataires dépend du bon vouloir des bailleurs ou des alternances politiques. Le conseil départemental de l’Essonne, qui a basculé à droite, a supprimé les 8 000 euros de subventions versées à chaque association de locataires du département. La loi Lamy, votée il y a deux ans, a créé un conseil de citoyens dans chaque quartier prioritaire de la ville, avec des moyens alloués par le contrat de ville. « Mais, dans la plupart des cas, des moyens n’ont pas ou très peu été inscrits dans les contrats de ville », déplorait récemment le Commissariat général à l’égalité des territoires. Il s’agit surtout d’une mesure que les militants de la CNL voient, bien souvent, comme une concurrence des associations structurées et organisées.

« On préfère aller chercher des individus et des personnes non organisés que de s’appuyer sur des associations déjà organisées et qui sont déjà présentes dans les quartiers, déplore une militante de Vitry-sur-Seine. Nous, à la CNL, on fait déjà le travail d’associer les habitants. On fait des amicales, des fêtes de voisins, on forme des représentants des quartiers, on mène des projets sur le tri sélectif ou autre. Pourquoi ne pas nous soutenir ? »

Conseils de concertation,faux-semblants de démocratie ou outil de participation

Sauf que la CNL n’a pas le monopole de l’action citoyenne dans les quartiers, où agissent de nombreuses associations. Il y surgit aussi, parfois, des actions collectives spontanées qui lui échappent. À l’image des tables de quartiers, sorte d’assemblées générales ouvertes à tous, exceptés les élus, pour organiser les habitants des quartiers populaires et faire du lien entre les associations qui y sont actives. Ces initiatives, lancées par la Fédération des centres sociaux et le collectif Pas sans nous, émergent dans une demi-douzaine de villes de l’Hexagone, explique le politiste Julien Talpin, qui vient d’écrire un livre éclairant sur la participation des citoyens avec la sociologue Paula Cossart (1). À l’en croire, les conseils de concertation créés par la dernière réforme de la politique de la ville affichent déjà un bilan négatif. Sans moyens véritables, ni réel pouvoir de décision, ces instances sont des faux-semblants de démocratie restant aux mains des collectivités ou de l’État plutôt qu’un véritable outil de participation. Il faudrait, pour cela, créer un fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne, comme l’a proposé le rapport écrit par Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache, mais qui n’avait pas été retenu par le gouvernement. À savoir un fonds, doté de 5 % du montant annuel consacré au fonctionnement de la démocratie représentative (enveloppe parlementaire, frais des assemblées…) destiné à financer des initiatives citoyennes dans les quartiers, via une instance indépendante du pouvoir politique. De telles initiatives ne s’opposent pas au travail effectué par les organisations de locataires, selon Julien Talpin. Bien au contraire. « Toutes les associations doivent travailler ensemble et créer une synergie pour infléchir le rapport de forces » dans la fabrication et la gestion de la ville.

Dans les années 1960, la CNL est parvenue à se réinventer et à toucher un nouveau public

Historien proche de la CNL, Sébastien Jolis souligne, lui aussi, la nécessité d’imaginer de nouvelles formes de mobilisation des habitants. « Les outils de participation traditionnels sont aujourd’hui en crise. C’est le cas des partis, des syndicats, mais aussi des associations de locataires. » Pourtant, souligne-t-il, la CNL est déjà parvenue à se réinventer dans les années 1960 et à toucher un nouveau public, en investissant de nouvelles questions (équipements dans les quartiers, locaux associatifs et leur animation, place des jeunes dans les grands ensembles, etc.). Pourquoi ne pas défendre le paritarisme dans le logement social, suggère aussi le jeune historien ? Permettre aux habitants d’occuper 50 % des sièges au conseil d’administration serait une méthode très efficace pour relancer l’implication des habitants. José Garcia, représentant de l’Association belge des locataires, suggère, lui, de transformer un maximum de logements sociaux existants en coopérative d’habitants. « Qu’importe les formes, l’important c’est la lutte », explique le militant belge.

Pour se renouveler, les militants de la CNL peuvent prendre exemple sur leurs homologues québécois. « Pour nous, il ne suffit plus seulement de lancer de grands mots d’ordre basés sur des orientations savantes pour que nos membres expérimentés et organisés en fassent l’application sur le plan local. Il ne s’agit pas, non plus, d’apprendre à vulgariser nos connaissances pour en abreuver, à petites doses, les masses ignares pour les amener à nous rejoindre, ou, pire, à chercher à se substituer à elles par l’ajout de professionnels pour penser et agir en leur nom. » Non, l’Association des locataires du Québec « accompagne les habitants des HLM dans des démarches collectives d’appropriation du pouvoir » en s’inspirant de la pédagogie de l’opprimé de Paulo Freire. Et ce travail d’accompagnement prend « toutes sortes de formes et de couleurs selon que l’on s’adresse aux jeunes, aux immigrants ou aux cheffes de familles monoparentales. »

(1) Lutte urbaine. Participation et démocratie d’interpellation à l’Alma-Gare, Éditions du Croquant, 2015.
 
 

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COLLOQUE DE LA CNL  4 MAI 2016 - ASSEMBLÉE NATIONALE FRANÇAISE