25 octobre 2013

LETTRE D'UNE ENSEIGNANTE AU MINISTRE DOULKERIDIS

Royer Morgane,                                                                                         Ixelles, le 24 octobre 2013.

 

130 Rue Sans Souci,
1050 Ixelles.

 

 

 

 

 

Objet : Expulsion de 220 personnes de l’ancien bâtiment du Gesù à Saint-Josse.

 

 

 

Monsieur le Secrétaire d’État du Gouvernement bruxellois,

 

 

 

            Ce soir, je me permets de vous écrire pour vous exposer, d’une part, en tant que jeune enseignante, mes interpellations et mon inquiétude concernant la situation de neuf élèves Rom vivant dans l’ancien bâtiment du Gesù à Saint-Josse, et, d’autre part, en tant que citoyenne, je souhaiterais vous livrer mes craintes et de ma tristesse concernant la réalité actuelle des Rom en Belgique.

 

            Premièrement, en tant qu’enseignante, je m’adresse à vous au nom de toute l’équipe pédagogique de l’école dans laquelle je travaille, à savoir l’école n°2 d’Ixelles, l’école Sans Souci, ou, peut-être, devrions-nous plutôt l’orthographier l’école « Cent Soucis », cette appellation serait, sans nulle doute, plus fidèle aux situations auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement et pour lesquelles nous nous battons jour après jour. Ce jeudi 24 octobre n’aura pas été l’exception.

 

 

            En tant que Secrétaire d’État du gouvernement bruxellois, chargé du logement, et en tant que Ministre-Président du Gouvernement francophone bruxellois de l’Enseignement notamment, j’ose croire que cette lettre retiendra toute votre attention puisqu’elle combine et questionne ces deux volets, dont vous avez la charge.

 

 

            Nous imaginons que l’intitulé de cette lettre ne vous aura pas échappé et qu’il vous évoquera toute une série d’éléments relatifs à ce dossier hautement complexe. Nous espérons également qu’il suscitera en vous, non seulement, une motivation de fer pour, comme vous l’écrivez, trouver « des solutions durables face aux crises sociales […] que traverse notre société au 21e siècle», mais aussi, qu’il réveillera en vous des visages d’hommes, de femmes et d’enfants Rom qui tentent, souhaitent et réussissent à s’intégrer. Car, c’est en tant qu’acteurs de premier plan, confrontés à ces enfants de chairs et de sourires, que nous aimerions venir en aide aujourd’hui.

 

 

            Toutefois, il nous semble primordial d’attirer votre attention sur divers aspects pédagogiques qui, à nos yeux, permettront d’analyser cette problématique complexe sous une approche plus systémique. Ainsi, cela fait déjà de nombreuses années que nous accueillons plusieurs familles Rom au sein de notre école. Depuis février 2010, ces familles sans abri, ont occupé le bâtiment du Gesù à Saint-Josse. Leurs enfants ont été scolarisés dans notre école à différents niveaux tant de maternelle que de primaire. Dès les premiers jours, il nous a semblé évident qu’il y aurait énormément de travail à réaliser avec ces élèves, vivant dans une situation de précarité extrême tant matérielle que psychologique.

 

 

            Au travers de cette démarche, nous voulons vous expliquer à quel point ces familles, notamment celles de Dunova, Mroc et Duna, se sont appliquées à respecter les règles de l’école, à s’intégrer, à participer et à tout mettre en œuvre pour permettre à leurs enfants de maintenir une scolarité que l’on pourrait désigner de « normale ». Ce soir, il est urgent de dépasser les affligeants constats sur la situation de ces communautés au regard de leur parcours scolaire, généralement chaotique, que nous rapportent les médias et les politiques. Partager avec vous ces trajectoires individuelles nous paraît fondamental pour que vous, les politiques et l’opinion publique puissent entendre une réalité qui existe mais qui, selon nous, est trop souvent tue : celle d’une intégration scolaire réussie. Nous vous mentirions si nous vous disions que ces réussites scolaires, ces évolutions et les changements de comportements de ces familles se sont faits du jour au lendemain. Cependant, après plusieurs mois où nous avons véritablement dû les apprivoiser et apaiser leurs craintes quant à l’école et à nos intentions [rapport douloureux à l’institution scolaire];  leur motivation, leur engagement et leur respect vis-à-vis de nous se sont directement faits sentir.  Les évolutions que nous avons constatées au cours de ces trois dernières années sont les suivantes :

 

-          Durant les années scolaires 2011-2012 et 2012-2013, les pères Mroc, Dunova et Duna ont, tous les matins, conduit leurs enfants à l’école. Cela quelque fut leurs conditions matérielles et psychologiques, souvent catastrophiques.

 

-          Alzbeta Dunova, élève de 3ème année primaire, s’effondrait psychologiquement, stagnait voire régressait au niveau de ses apprentissages durant sa seconde troisième maternelle où elle ne put être régulière à l’école. Lorsque ses parents ont compris la réelle nécessité et l’espoir que renfermait sa scolarisation sur son avenir et celle de sa famille, elle ne fut plus jamais absente. L’école lui a permis d’assouvir certains de ces besoins fondamentaux tels que le sentiment de sécurité, qui ne peut être rempli que dans un environnement stable et prévisible, sans anxiété, ni crise. À partir de ce jour, nous l’avons vue s’épanouir, s’ouvrir doucement aux apprentissages, prendre du plaisir dans la lecture et l’écriture, base fondamentale à son émancipation et autonomie future.

 

-          Yuba Mroc, élève de 6ème année primaire, a choisi, l’année dernière, de redoubler sa sixième afin d’améliorer sa lecture, de peaufiner sa compréhension du français et de continuer à apprendre à calculer. Consciente de la chance qu’elle a d’être scolarisée et de pouvoir espérer sortir de l’école en sachant lire, écrire et calculer, aujourd’hui, elle nous a confié avoir peur et être triste de ne pouvoir réaliser ce rêve.

 

-          L’ensemble de ces élèves ont trouvé des repères dans l’enceinte de notre école. Ces repères, dont ils manquent furieusement, leur permettent de s’inscrire dans les apprentissages.

 

Nous pourrions vous écrire des dizaines de lignes concernant les avancées de ces élèves, à savoir Rutzena Mroc (3ème mat.), Carol Duna (3ème mat.), Viktor Duna (2ème p.), Viktor Mroc (2ème p.), Alzbeta Dunova (3ème p.), Adam Mroc (3ème p.), Viktoria Dunova (4ème p.), Andrej Duna (6ème p.) et Yuba Mroc (6ème p.) ; car leurs trajectoires individuelles sont la preuve de la motivation, de l’engagement, de la volonté et de la force avec laquelle leurs familles se battent pour s’intégrer envers et contre les stigmatisations, les préjugés et les stéréotypes dont ils sont les victimes.

 

 

            Monsieur le Ministre-Président, nous vous demandons, honnêtement, comment pouvons-nous, en tant que citoyens belges, leur prier de s’intégrer et, parallèlement, dès lors qu’ils se sont, eux et leurs enfants, intégrés quelque part les obliger à changer une nouvelle fois de vie ? N’est-ce pas contraire à leur intégration que de les contraindre à quitter les seuls repères qu’ils étaient enfin parvenus à se construire ?

 

 

            Qui plus est, Monsieur le Ministre-Président, cette situation d’urgence dont nous avons été alertées par un des pères nous questionne : « En tant qu’enseignant, en première ligne de l’accueil de ces enfants, quel rôle jouons-nous pour eux ? ». Comprenez que nous sommes touchés par le message subliminal que les hauts placés nous renvoient : investissez-vous jour après jour mais sachez qu’au moindre soubresaut, nous les expulserons sans nous soucier de vous en avertir, sans que vous puissiez organiser quoi que ce soit pour réduire leur malheur, sans nous soucier du lieu où ils seront re-scolarisés (si seulement ils le sont) ni de la langue dans laquelle cela se fera…

 

 

            Entendez les craintes, les peurs, les émotions que cette situation suscite au sein de toute une équipe pédagogique qui s’est investie pour changer le destin de quelques enfants et, plus largement, de plusieurs familles. Comprenez notre colère et notre tristesse de n’avoir que 24H pour « agir », décision prise la veille de vacances scolaires.

 

 

            Nous sommes conscients de la complexité de la problématique des Rom en Belgique et, plus largement, en Europe. Nous sommes conscients qu’il n’est dans votre pouvoir de la changer. Nous sommes également conscients que vous êtes coincés par le manque de logement dont dispose Bruxelles. De plus, nous concevons la décision du bourgmestre concernant l’arrêté d’insalubrité du 05/12/2011, renforcée par la décision actuelle du propriétaire de l’immeuble. Ce verdict flottait au dessus de leur tête depuis plusieurs années telle une épée de Damoclès aiguisée.

 

 

            Néanmoins, nous ne comprenons pas l’Urgence qui accompagne cette sentence. Pour quelles raisons leur accorder que dix jours pour quitter les lieux, sachant qu’ils l’ont appris aujourd’hui ce qui ne leur laisse plus que trois jours ? Pourquoi semer la peur et l’urgence au sein des familles ? Savez-vous que cette tension, ces peurs et ces sentiments d’insécurité se sont ressenties aujourd’hui, à notre échelle, au travers les enfants ? Pour quelles raisons ne pas envisager les choses de manière plus paisibles ? L’insalubrité ne date pas d’hier, pourquoi mettre un ultimatum si court ?

 

Comme Jacques van der Biest, Président de l’Union des Locataires Marollienne, le demande : « estime-t-on supportable dans une démocratie d’exclure physiquement des habitants parce qu’ils sont démunis ? ».

 

 

            L’expulsion de leur domicile est compréhensible. Toutefois, il est inhumain qu’elle se fasse dans la précipitation et sans respecter leurs droits. Que 96 enfants se retrouvent dans la rue ne peut être imaginé. Dès lors, il est primordial de leur laisser le temps d’envisager des solutions alternatives. Ayant rencontré différents acteurs investis dans cette problématique, nous osons espérer que les trois jours dont ils disposent pour vous « prouver » leur volonté et leur capacité à conserver ce bâtiment propre leur seront suffisants. Toutefois, ne perdez pas de vue que nous les avons laissés dégrader cette situation durant trois ans, auront-ils seulement le temps de réparer tous les dégâts engendrés tant au niveau de l’hygiène, de la sécurité et de la cohésion au sein de leur squat en trois jours ?

 

 

            À quelques mois des élections, nous, corps enseignant, nous nous demandons si nous pouvons distinguer les différents partis politiques dont le vôtre ÉCOLO en fonction de la réponse apportée par rapport à la défense des droits des minorités ?

 

 

Monsieur le Ministre-Président, nous espérons de tout cœur, que nos mots (nos maux) trouveront échos dans vos décisions et dans les mesures que vous prendrez pour permettre enfin à ces gens et, plus précisément, à leurs enfants d’avancer, de regarder vers l’avant et de pouvoir concevoir un avenir.

 

 

Nous ne doutons pas que vous agirez en votre âme et conscience pour solutionner le plus rapidement la situation insoutenable de ces 220 personnes.

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

 

Morgane Royer  au nom de

 

L’équipe pédagogique de l’école Sans Souci sous la direction de Madame Aegten.



Morgane Royer